C'est fou comme un jour on prend conscience que les gens qu'on aime mourront. En général tout ceci est amené par la mort d'un proche. Bien sûr, il ne s'agit pas de la mort de l'arrière grand-mère: celle-ci a toute son importance car c'est la première, mais on était prévenus depuis longtemps; ni de celle de la grand-tante, qui ne nous reconnaissait plus depuis bien longtemps et qui n'était, à le fin, même plus celle que nous avions connue. Un jour, simplement, quelqu'un que l'on aime meurt sans vous avoir prévenu, sans crier gare, ayant porté la veille, même la minute précédente, sur son visage la plus nette envie de vivre. Il avait souri, il avait ri aux éclats de son rire sonore et sincère. Et là c'est fini. Vous ne reconnaissez pas votre père parce qu'il vient de vieillir de dix ans et parce que d'un seul coup il se met à vous parler pour de vrai; votre famille devient un bloc, et pas pour longtemps, mais tout de même un bloc de chagrin. On se serre les coudes, on s'aime et finalement on s'est toujours aimé. Et nous mourrons tous. Sauf qu'à ce moment-là commence notre course funèbre vers la mort. On s'en tape un peu d'être le premier, encore qu'on ne veut pas faire de mal aux autres, mais on est un peu lâche et on ne veut surtout pas être le dernier à rester.
Finalement, le calcul est facile, vues les probas, la génération la plus ancienne en premier, avant celle de nos parents, et celle-là même avant la notre, donc nous et nos frères et soeurs. Bon. Tout ceci n'est pas réjouissant, mais il y a bien pire. Il y a par exemple le moment où on se prend soi-même à prononcer les mots "maman" et "papa" en se disant à raison qu'un jour on cessera d'appeler des gens ainsi, voire, de prononcer les mots en eux-mêmes. Pourtant, quoi de plus doux et sécurisant que ces deux mots-là? Oui mais la vie est une pute, qui vous montrera ceux que vous aimez sur un lit de mort avant de vous y coucher, rieuse, à votre tour. La bonne blague. Sachez juste ce fait indubitable, parents infâmes et visiblement pressés de nous infliger cette ultime plaisanterie: on échangerait volontiers, nous grands enfants, n'importe quelle fortune, n'importe quelle réputation, n'importe quelle maison, n'importe quel legs somme toute, contre quelques instants de vie à vous sur notre terre. Parce que vous mêmes qui avez perdu votre ou vos parents, vous êtes très bien placés pour savoir que quand on aime, l'héritage - quel qu'il soit - est un cadeau qui nous révulse.
A bon entendeur salut.
Je vois.
Bon, la prochaine fois, je reste boire avec toi...