Je suis en Bolivie. Il y a quelques jours, j'ai vu mes premiers flamants roses. Je sais bien que ça n'a rien à voir. Mais rien ne changera jamais. Le flamant rose restera à jamais dans mon esprit
associé à la musique. Et je ne verrai jamais Pink Floyd en live. Et ils ne sortiront plus jamais un nouvel album.
Rick Wright, mon ami, l'enfant du jazz, l'exact, le discret, est parti comme ça, sans prevenir. Il n'est pas mort de la mort d'une rock star, il est parti par la petite porte, sans prévenir. Un
minuscule article plus qu'approximatif sur le site de France Info donne quelques informations sur ce géant, sur ce génie discret. A croire qu'il vaut mieux chanter ou jouer de la soupe pour avoir
le droit de mourir en grande pompe.
J'ai honte de pleurer la mort d'un seul homme alors que les paysans se font massacrer a quelques kilometres de la où je dormirai cette nuit, et cela en rajoute à mon chagrin: je pleure également
sur moi-même et sur ma bassesse. Je pleure la mort d'un artiste, la mort d'un groupe, la mort d'une époque, et surtout je dois bien l'avouer, la mort de mes espoirs secrets. Mais s'il n'y a plus
Pink Floyd, qui, dorénavant, me sauvera la vie? Qui me donnera envie d'écouter de la musique? La mort des Pink Floyd (et ça en fait déjà deux), c'est bien plus que la fin d'une époque, bien plus
que la mort des plus grands musiciens de la seconde moitie du vingtieme siecle. C'est la mort d'un Art. Les seuls qui se risquent à imiter Pink Floyd se brûlent les ailes de ridicule. Tous les
groupes depressifs à la con pour fils de bourges qui se croient suicidaires se réclament de Pink Floyd, mais n'ont rien compris à leur message.
Les Pink Floyds étaient des professionnels, au millimetre près sur scène comme en studio; mais ils se fichaient du professionnalisme, et ont lutté justement contre les règles préétablies, en
règle générale. Les Pink Floyds ont écrit parmi les plus belles mélodies de leur époque, mais ce n'est qu'une toute petite facette de leur extrême talent. Les Pink Floyds ont écrit des textes
somptueux, et d'une force à vous donner des frissons dans l'échine, mais tout cela serait insignifiant (par rapport à ce qu'ils ont été, mais déjà si grand par rapport aux restes) en dehors de
leur tout. Leur tout, c'est la création simultanée et indissociable du fond et de la forme de leurs oeuvres, des textes et des accords. Et rien n'est laissé au hasard. Ce sont tous ces éléments
réunis qui font des Pink Floyds Les Génies de la musique: leur personnalité. Personne depuis eux n'a jamais atteint ce degré d'inépendance. Les Pink Floyds sont uniques, totalement uniques. On
avait déjà vanté, dans tous les canards d'actu rock, leur inclassabilité, mais enfin on aura léché les bottes deux numéros plus tard, d'un groupe de suiveurs merdiques comme radiohead qui ne
mérite même pas de majuscule. Pink Floyd est à radiohead ce que le foie gras est au pâté en croûte leader price. La personnalité. Le message de Pink Floyd réside, bien plus que dans leurs mots ou
dans leurs accords, dans leur unicité. Je ne peux m'empecher de songer à Gide, quand j'écoute Echoes. Pink Floyd a su suivre le conseil final des nourritures terrestres: "Nathanael, jette mon
livre"!
"Ce qu'un autre aurait aussi bien fait que toi, ne le fais pas. Ce qu'un autre aurait aussi bien dit que toi, ne le dis pas, - aussi bien écrit que toi, ne l'écris pas. Ne t'attache en toi qu'à
ce que tu sens qui n'est nulle part ailleurs qu'en toi-même, et crée de toi, impatiemment ou patiemment, ah! le plus irremplaçable des êtres."
Oui, ça faisait plus de dix ans qu'ils n'avaient rien fait. Alors déjà en 1995 on aurait dû se demander ce qu'on allait devenir? Non. La fin de Pink Floyd a pris chair aujourd'hui, dans le
dernier battement de coeur de Rick Wright. Je ne l'aurais pas aussi mal vécu si Waters avait passé l'arme à gauche. Pour moi c'était le con du groupe. Celui qui avait tout foutu en l'air, peu
importent les splendides morceaux de basse qu'il a pu pondre. Waters, c'est le Mc Cartney des Floyds. Le fouteur de merde. Le mec qui a cru pouvoir exister en dehors du groupe mythique, et qui a
voulu prouver que le groupe n'était rien sans lui. Peine perdue. Le groupe est moins bon sans lui. Vingt cinq pourcent. Mais il n'est certainement pas rien. Et le groupe serait vingt cinq
pourcent moins bon sans Mason, vingt cinq pourcent moins bon sans Gilmour, vingt cinq pourcent moins bon sans Wright. Mais si l'un des quatre meurt, alors le groupe n'est pas vingt cinq pourcent
moins bon. Le groupe n'est plus, un point c'est tout. Et ne sera plus jamais. Enlever Rick Wright à Pink Floyd, c'est priver Van Gogh de sa peinture jaune.
Rick Wright, la sensibilité faite homme, le génie à visage humain, a décidé qu'il en avait eu assez. Le gentil petit monsieur du coin de la scène, avec tous ses claviers, ses clochettes et ses
boîtes à musique bizarres a plié proprement ses vêtements et s'est endormi pour la dernière fois. Rick, je pourrais te dire tout ce que toi et ton groupe avez chanté à Syd, tout au long de votre
carrière. Notamment, wish you were here. Mais enfin il y a des choses que l'on ne décide pas. Comme vous qui tout le reste de votre carrière avez pleuré l'absence du leader, je pleurerai tout le
reste de ma vie l'absence des seuls musiciens capables d'apaiser ma douleur, capables de me faire me sentir moins seule, tout à coup. Avec tous les musiciens de ta trempe qui étaient là haut bien
avant toi, j'espère que tu pourras te faire, enfin, un "great gig" dans le ciel. Passe le bonjour à Mozart, je suis sûre que vous serez de très bons amis. D'ailleurs, comme celle de Mozart,
ta musique ne sera jamais l'echo d'un temps lointain. Elle donnera toujours l'impression d'être la plus innovatrice de toutes.
Ta musique, comme celle de Mozart, restera à jamais gravée dans l'âme du monde.
Je ne suis pas déçu...
Beau texte...